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DOMMAGES «COLLATERAUX»

Aman Iman

Quand l'eau devient une marchandise comme les autres

S'il fallait citer un exemple de référence en termes de biens communs, il conviendrait de citer l'eau en premier lieu. L'eau est la base écologique de toute forme de vie. Le danger est que l'eau, ressource vitale, devienne un produit de consommation banalisé strictement dépendant de la loi de l'offre et de la demande, un peu à l'instar du pétrole qui, lui, n'est en rien indispensable pour survivre (au sens littéral du terme). L'accès à l'eau fait donc partie intégrante des droits élémentaires dont l'homme doit disposer prioritairement. N'empêche. Elle représente aussi et surtout un marché considérable, estimé par la Banque Mondiale à un billion de dollars. L'eau est en passe de détrôner des secteurs très rentables de l'économie mondiale tels que les nouvelles technologies ou le domaine énergétique. Explications.

La première étape du projet de marchandisation de l'eau a été initiée à l'orée des années 80 par une coalition regroupant les dominants actuels de la planète : les gouvernements du monde développé, les institutions financières internationales et les entreprises transnationales du secteur, notamment françaises. Un dogme en ligne avec le « consensus de Washington » : le recours au secteur privé est indispensable et la « bonne gouvernance » exige dérégulation, décentralisation et privatisation. Parmi les multinationales de l'eau, citons les entreprises françaises Suez et Vivendi ainsi qu'une troisième basée en Allemagne, RWE. Avec plus de 75% de parts de marché, ces trois multinationales européennes dominent largement le marché de l'eau (distribution et assainissement) dans le monde. Sur fond d'absence persistante de réponse au défi majeur qu'est la préservation des ressources en eau, une seconde étape se substitue à la libéralisation tout azimut : celle de l'appropriation de la ressource elle-même, et de tous les services qui garantissent son usage le plus efficace, soit liés aux besoins énergétiques, soit au niveau des services d'assainissement et de recyclage. La Banque Mondiale, qui a de longue date financé de nombreuses constructions de barrage et encouragé le consensus de Washington pendant plus de vingt ans, l'a bien compris, elle qui a déjà investi des dizaines de milliards de dollars en projets hydrauliques. Les investissements privés gigantesques réalisés dans les services d'assainissement et de dessalement de l'eau - la capacité installée chaque année augmente en moyenne de plus de 10% par an - en sont un autre aspect.

90% des services de l'eau, à l'échelle mondiale, sont encore publics. L'édition de mai 2000 du magasine « Fortune », annonçait que le marché de l'eau pourrait devenir « une des plus grandes opportunités financières mondiales » et que ce marché « promet d'être, au 21ème siècle, ce que l'huile était au 20ème ». Cette vision est révélatrice de ce qui sépare ceux qui voient en l'eau une source de profit et ceux qui n'oublient pas qu'elle avant tout source de vie. Tous les moyens sont mis en ouvre pour persuader le public. Le secteur de l'eau subit les stratégies de conquête du marché des entreprises. C'est ainsi que les fonds consacrés à ces publicités arrivent en 2e position du hit-parade des dépenses publicitaires .

Or, la privatisation de l'eau a déjà fait ses « preuves ». Les différents cas qui suivent se sont produits dans des pays pauvres, dont la plupart ont été soumis aux plans d'ajustement du FMI, qui incluaient entre autres la privatisation des services d'eau. Leur expérience est cruciale pour comprendre ce qui nous menace à plus grande échelle, lorsque le secteur privé ne rencontre pas de résistances des pouvoirs publics. Du départ forcé de Suez en Argentine à l'expulsion de Bechtel et de La Lyonnaise des Eaux par la Bolivie, en passant par les privatisations au Mali ou au Honduras, les exemples édifiants ne manquent pas. À chaque fois, le scénario est identique : l'opérateur privé cherche dans un premier temps à amortir ses investissements - ce qui est normal - avant de s'orienter vers une politique de profit au détriment des usagers - ce qui pose immanquablement problème. Les tarifs montent, le service baisse et ne dessert plus les zones géographiques « peu rentables », et ceux qui n'ont pas les moyens de payer sont forcés de boire de l'eau impropre, au risque de leur vie.

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Bibliographie

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  • « Vers un pacte de l'eau » de M.Barlow (Ecosociété, 2009)
  • « L'état de l'eau en France. Les conséquences d'une exploitation irraisonnée » de C.Idoux (Delachaux et Niestlé, 2007)
  • « L'eau : source de vie, source de conflits » de Collectif (PU Rennes, 2006)
  • « Quand meurent les grands fleuves : enquête mondiale sur la crise de l'eau » de F.Pearce (Calmann-Levy, 2006)
  • « Eau douce. La nécessaire refondation du droit international » de S.Paquerot (Presses de l'Université du Québec (PUQ), 2005)
  • « L'Empire de l'eau : Suez, Bouygues et Vivendi. Argent, politique et goût du secret » de Y.Stefanovitch (Ramsay, 2005)
  • « La guerre de l'eau aura-t-elle lieu ? » de N.Tien Duc (Johanet, 2004)
  • « La valeur de l'eau » de Z.Bekkada (Chiron, 2004)
  • « Atlas mondial de l'eau. Une pénurie annoncée » de S.Diop / P.Rekacewicz (Autrement, 2003)
  • « De l'eau dans le prétoire » de J-P Hue (Harmattan, 2003)
  • « L'eau dans le monde, les batailles pour la vie » de Y.Lacoste (Larousse, 2003)
  • « L'eau, res publica ou marchandise ? » de R.Petrella (La Dispute, 2003)
  • « La guerre de l'eau : privatisation, pollution et profit » de V.Shiva (Parangon, 2003)
  • « Le dossier de l'eau : pénurie, pollution et corruption » de M.Laimé (Seuil, 2003)
  • « Les batailles de l'eau : pour un bien commun de l'humanité » de M.L. Bouguerra (Atelier, 2003)
  • « Tu me pompes l'eau ! Halte à la privatisation » de G.Breton (Tryptique, 2003)
  • « L'or bleu » de M.Barlow / T.Clarke (Borréal, 2002)
  • « Les services d'eau et d'assainissement en Argentine à l'heure néo-libérale » de B. De Gouvello (Harmattan, 2001)
  • « Le Manifeste de l'eau » de R.Petrella (Labor, 1998)

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