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Plusieurs crises financières ont émaillé l'histoire du capitalisme, de la grande dépression de 1929 jusqu'à la bulle Internet au début de ce siècle, en passant par l'effondrement boursier de 1987 et de la crise asiatique dix ans plus tard. À chaque fois, les analyses passent volontairement, par un mécanisme de déni psychologique parfaitement rôdé, à côté de l'élément central et majeur de toutes ces crises : la spéculation.
Des tulipes à Internet
L'instinct grégaire, l'effet de levier et le déni psychologique
À quand la prochaine ?
Des tulipes à Internet
Pour retrouver la première véritable explosion spéculative connue, il faut remonter jusqu'en 1637, où la Hollande fut le théâtre d'une grave récession économique. La découverte des tulipes déclencha une spéculation frénétique qui prit la forme d'un marché spécialisé dont les cours s'envolèrent pendant quelques années. pour retomber à grand fracas peu de temps après.
Depuis, l'histoire se résume à une succession assez régulière de crises financières : les crises financières en France et en Grande-Bretagne en 1720 ; le « cycle américain » de 1819, 1837, 1857 et 1873 qui précéda la grande dépression de1929 ; la débâcle américaine de 1987 ; la crise des marchés asiatiques en 1997 ; et la bulle Internet à l'aube de ce siècle.
Cette liste impressionnante ne devrait pour autant pas nous faire oublier que toute une série d'autres bulles spéculatives, de petite ou moyenne importance, ont éclaté ci et là. Ces répétitions ont de quoi surprendre. Il se fait tout simplement que dans la pratique, la mémoire financière n'excède pas vingt années, au-delà desquelles le souvenir du désastre précédent est effacé et qu'une variante de l'épisode antérieur ne resurgisse. Cela peut sembler aberrant, mais l'« homo economicus » est ainsi.
L'instinct grégaire, l'effet de levier et le déni psychologique
Ce qui est absolument remarquable dans les exemples qui précèdent, c'est que tous, sans exception, se sont déroulés de la même manière. Certes, des différences existent dans le fonctionnement des marchés financiers entre 1720, 1929 ou notre époque, mais elles ne sont que d'autres formes déguisées de spéculation. Car à chaque fois, le processus est le même et se déroule en trois étapes.
La première est le point de départ de la spéculation. Dans le monde des investisseurs, le rapport à l'argent est pour le moins curieux : plus on en a, et plus il découle de la maîtrise absolue des paramètres financiers. Il est signe d'intelligence et d'intuition financière hors du commun. Lorsque l'un de ses esprits éclairés se manifeste, le reste de la meute accourt aussitôt, espérant récolter les dividendes de ce qui ne peut être qu'un choix judicieux. C'est l'instinct grégaire.
La deuxième étape est la constitution de la bulle spéculative, où se produit le décalage avec le réel. Un enthousiasme collectif s'empare des acteurs financiers qui se mettent à investir à tout va, persuadés que les cours monteront sans limites. On le sait, la perspective d'enrichissement rapide et sans frais peut engendrer de tels comportements chez l'être humain. Plus fort encore, pour justifier cet enrichissement, l'épisode euphorique est volontairement protégé et soutenu par ceux qui y participent. Leur grand nombre et leur supposée intelligence les confortent dans leurs choix.
Mais encore faudrait-il que les marchés tolèrent de telles envolées. Chaque crise financière de l'Histoire comprend un « effet de levier », c'est-à-dire un pouvoir démultiplicateur d'endettement qui permet aux investisseurs de combler le besoin exprès de capitaux. Le levier a pris des formes bien différentes à travers les siècles mais il joue systématiquement le même rôle : accumuler des capitaux qui contribuent à faire enfler encore davantage la bulle. Généralement, plus fort est le levier, plus dure est la chute.
Quelque chose, peu importe quoi, déclenche la troisième étape : le renversement final. Et les milliards s'évaporent comme par enchantement. Seulement, au lieu de se concentrer sur la raison principale de la crise, la spéculation des investisseurs, les analyses se déplacent sur l'élément déclencheur, ce « quelque chose ». Il existe deux explications à cet étrange raisonnement.
La première raison tient sans doute dans la quantité impliquée d'individus et d'institutions réputées, des banques aux cabinets d'expertise. Comment imaginer qu'autant de gens aient pu se tromper ? Le mythe, qui associe argent et intelligence, est bien plus profondément ancré qu'on ne le croit. Le bouc émissaire est donc nécessairement ailleurs.
La deuxième est d'ordre dogmatique. L'idéologie du libre-échange ne tolère aucune anomalie, considérant les marchés financiers comme un reflet neutre et exact de facteurs externes. Il n'est pas sensé porter les germes d'une dynamique d'erreur interne. Le marché est infaillible.
Parés de ces affirmations, les intervenants de la crise occultent toute responsabilité directe sur les évènements. C'est uniquement pour ces raisons que les crises financières ont resurgies. et resurgiront certainement encore.
A quand la prochaine ?
De nos jours, la menace de crise financière semble particulièrement évidente. Mais à la différence d'autrefois, elle pèse sur plusieurs fronts à la fois. Les agissements des fonds d'investissement spéculatifs, les « hedge funds », en sont la raison principale.
On l'a dit, les « effets de levier » jouent un rôle essentiel dans la formation d'une bulle spéculative. Actuellement, deux types de leviers, bien qu'utilisant des recettes déjà éculées, paraissent les plus susceptibles de provoquer d'énormes dégâts.
Le premier concerne le marché des dérivés de crédit. Dans une économie totalement virtuelle soumise aux intuitions subjectives des « traders », le phénomène a pris une ampleur considérable, puisqu'une transaction financière sur cinq concerne des dérivés de crédits (dont le principe général permet à un investisseur de se prémunir contre un risque ou un retournement de conjoncture en transférant ce risque sur un autre investisseur), le tout portant sur des milliards de dollars. L'investisseur américain Warren Buffet, bien placé pour connaître les dessous de la finance estime lui qu'il s'agit rien moins que d'« armes financières de destruction massive ».
Ensuite, on ne peut passer sous silence la magnifique technique du LBO (Leverage Buy Out), qui permet à un investisseur de s'endetter afin de réunir des sommes qui lui permettent ensuite d'investir ou de racheter bien plus gros que ce qu'il pourrait faire habituellement. Le nombre constamment croissant de fusions et d'acquisitions (les fusions et acquisitions dans le monde ont augmenté de 53% rien que sur le premier semestre de l'année 2007) s'explique principalement par cet artifice. Il est à noter qu'à l'intérieur de ce système, les principaux prêteurs, banques et crédits d'assurance, contribuent largement à l'esprit festif.
On aurait une fois encore tort de minimiser les risques que présentent le comportement des hedge funds. Les faillites retentissantes de LVTCM en 1998 et celle d'Amaranth en 2006, où plusieurs milliards de dollars se sont instantanément évaporés comme neige au soleil, sont là pour nous le rappeler. Si la crise boursière a à chaque fois été évitée, il s'en est fallu de très peu. Mais face à cette menace omniprésente sur les marchés boursiers, pour la première fois, une partie de la communauté des économistes met en garde les investisseurs. Il est assez savoureux de constater que ce sont d'anciens apôtres du libre-échange, le FMI et l'OCDE, que viennent les remontrances. Des mesures toutefois insuffisantes pour empêcher l'histoire de se répéter.
Les prochaines années seront réellement celles de tous les dangers. Du côté transatlantique, c'est la spéculation dans le crédit immobilier qui nourrit les plus sérieuses craintes. La focalisation constante sur la lutte contre le réchauffement climatique alimente aussi la spéculation, qui s'est emparée des énergies renouvelables et des produits agricoles permettant l'élaboration des biocarburants. La bourse chinoise a montré de grands signes d'instabilité, en février et juin 2007, avant de remonter. Mais la Chine représente plus que jamais l'eldorado qui fait saliver les investisseurs. Un contexte idéal pour une future crise financière, on en conviendra. Enfin, comment passer sous silence le plus grand déséquilibre structurel entre les Etats-Unis et ceux qui financent sa dette en rachetant leurs bons du Trésor. Les Etats-Unis n'étant plus capable de produire autant que ce qu'ils consomment, viendra un moment où l'on atteindra le point de non-retour.
Il est à parier que la prochaine crise d'ampleur se propagera en ondes sur toute la planète. Car l'une des différences fondamentales avec le passé réside dans la caractéristique essentielle de la globalisation : l'interdépendance accrue des marchés, qui favorise la diffusion des emballements spéculatifs entre des pays pourtant fort distants géographiquement les uns des autres. Aujourd'hui, l'éclatement d'une bulle financière sur un marché provoque aussitôt un effet de contagion sur les autres. C'est ainsi que les marchés des pays développés furent, dans une moindre mesure tout de même, également touchés par la crise asiatique de 1997.
Force est de constater après une telle analyse que ce n'est pas seulement le capitalisme qui porte en lui les germes des crises financières, mais l'utilisation qu'en fait l'être humain lui-même. On voit dès lors très mal la réglementation préventive qui pourrait servir de garde-fou ou faire ouvre préventive. La minimalisation des risques de crises financières majeures ne pourra se réaliser qu'en exerçant un contrôle accru sur la finance internationale. Mais surtout, c'est la conscience aiguë du phénomène, tant individuelle que collective, qui permettra d'éviter une nouvelle réédite de l'Histoire.
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