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Dérives salariales : le culte de la démesure

Voici certainement l'un des aspects actuels les plus écourants du capitalisme : les dérives salariales des PDG des multinationales. Sur fond de rémunérations indécentes et de primes de départ exorbitantes (appelées plus communément les « parachutes dorés »), les profits accumulés par les grands patrons ne connaissent plus de limites. Et cela alors que bien trop souvent, l'entreprise est mal gérée, déficitaire, ou conduite à la faillite pure et simple.

Le PDG et le star system
Les dérives liées aux « stock-options »
Dérives européennes
Dérives américaines

Le PDG et le star system
L'apparition assez récente de ce phénomène est intimement liée à l'évolution ultra-libérale du capitalisme financier. Les multinationales, et même parfois les PME, ont subi une profonde mutation structurelle. L'actionnariat a changé de visage : il est désormais majoritairement composé de fonds d'investissement ou de fonds spéculatifs, de crédits d'assurance, voir même de concurrents. Pour tous ces acteurs, le rendement prime sur tous les autres facteurs. Pour mieux s'assurer de leurs profits, ces composantes dominantes de l'actionnariat ont notamment recours à des rémunérations sous forme de « stock-options », liant une partie du salaire du PDG aux résultats de son entreprise et les engageant dans un processus de rentabilisation à outrance. L'augmentation toujours croissante du nombre d'OPA et de fusions entre multinationales n'est pas étrangère à ce phénomène.

Cette course au profit et au gigantisme a engendré une nouvelle « race » de PDG. Assis sur des responsabilités énormes, risquant à tout moment de tomber de leur pied d'estal, capables de décider du sort de milliers de salariés en un instant, ces nouveaux dirigeants se comportent en despotes mégalomanes. Ces comportements irrationnels vont parfois jusqu'à les conduire à l'autodestruction, faisant malheureusement plonger avec eux la majorité des salariés. Le cas de Jean-Marie Messier est un cas d'école, mais pas un cas isolé. Le star system des patrons les conduit à tous les extrêmes, y compris à leur propre chute.

Mais finalement, la première raison de ces dérives ne serait-elle pas celle-ci : la fascination du pouvoir même de l'argent, à qui les dirigeants d'entreprise préfèrent être sacrifiés plutôt que de supporter l'idée d'un monde plus égal ?

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Les dérives liées aux « stock-options »
Une stock-option est un droit attribué à un salarié d'acquérir une action de son entreprise à un cours prédéterminé dans un délai donné. Pendant cette période, le salarié peut y renoncer, empochant la valeur de l'action, ce qui peut conduire à des sommes considérables si les actions sont nombreuses et leurs cours ont augmenté pendant la période où le salarié en était propriétaire. Dans la réalité, rares sont les cadres ou les petits salariés qui sont concernés, puisqu'il s'agit quasi-exclusivement des PDG.

Il faut tout d'abord mettre en évidence que le phénomène des stock-options a accru de manière inconcevable la disproportion entre les rémunérations des dirigeants de grosses entreprises et celles de leurs salariés. Exemple parmi tant d'autres, la prime de départ de l'ex-PDG de Carrefour, Daniel Bernard, débarqué en 2005 pour résultats insuffisants, équivaut à 350 années du salaire d'une caissière ! L'autre malaise provient du fait que les stock-options incitent les PDG à prendre certains types de décision dans le seul but d'augmenter encore leurs magots (une bonne vague de licenciements et le cours de l'action remonte très souvent.). On signalera enfin qu'elles sont exonérées de cotisations sociales et ne sont pas taxées comme une rémunération sur l'impôt du revenu, mais qu'elles peuvent aussi être sujettes à manipulations, comme en témoigne la récente affaire aux Etats-Unis des stock-options antidatées. Entre 1996 et 2005, plus de 2.200 entreprises ont manipulé la date à laquelle les stock-options étaient attribuées à leurs cadres dirigeants pour la faire coïncider avec celle où le cours de l'entreprise était le plus bas, permettant à nombre de PDG d'engranger un pactole phénoménal. Comme on le voit, les stock-options permettent de repousser toutes les limites de l'indécence et du cynisme : 200 d'entre elles ont même profité de l'effondrement des marchés qui ont suivi les attentats du 11 Septembre pour attribuer des stock-options à leurs dirigeants et leur garantir ainsi de belles perspectives de profits.

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Dérives européennes
Comment ne pas entamer ce chapitre avec celui qui a symbolisé à la perfection les dérives mégalomanes et autodestructrices des grands patrons : Jean-Marie Messier, éphémère président de Vivendi Universal. Ce dernier avait en effet touché une « indemnité de départ » de 20,6 millions d'euros, montant particulièrement scandaleux pour celui qui, à coup d'acquisitions et de fusions, avait eu les yeux plus gros que le ventre et avait conduit Vivendi Universal à la banqueroute. La même « mésaventure » arrive également à André Lussi, patron tout-puissant de Clearstream, débarqué par ses actionnaires en 2001 suite à « Révélation$ », ouvrage d'un ancien cadre de la trop célèbre chambre de compensation luxembourgeoise qui en décrivait les pratiques comptables douteuses. La coquette indemnité de départ du PDG fut de 8 millions d'euros, prix probable de son silence…

Les exemples de PDG s'attribuant des primes de départ faramineuses, alors que parallèlement leur gestion de l'entreprise s'est avérée moyenne, voire médiocre, sont à ce point nombreux qu'il en devient inutile d'en donner une liste exhaustive. Mais qu'ils réussissent ou qu'ils chutent de leur pied d'estal, les grands patrons français ne sont de toute façon pas à plaindre. Les 40 patrons des plus grosses multinationales trônent sur un gisement de richesses virtuelles de 700 millions d'euros. De quoi voir venir.

En Allemagne aussi, la critique monte et la colère gronde contre les salaires des patrons, qui ont progressé de 15% en 2005 pour atteindre une moyenne de 3,75 millions d'euros, stock-options incluses. C'est que parallèlement à cet enrichissement, les restructurations et les appels à la modération salariale n'en finissent pas dans les grandes multinationales allemandes. Même les entreprises en bénéfices confortables multiplient les suppressions d'emplois. À titre d'exemple, le puissant groupe s'assurance et de banques Allianz, a supprimé en juin 2006 7.500 emplois, alors qu'il enregistrait des bénéfices annuels records : 5 milliards d'euros ! « Manager Magazin », mensuel allemand spécialisé en économie, estime en outre que "la hausse considérable des rémunérations des dirigeants n'est guère justifiée par leurs performances financières et boursières". Et effectivement, comme on l'a vu à travers tous ces exemples, la corrélation entre le salaire du patron et les résultats de son entreprise pendant la durée de son mandat est devenue totalement inexistante.

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Dérives américaines
Aux Etats-Unis où traditionnellement on préfère plutôt s'extasier devant l'aboutissement du « rêve américain » que de le contester, la polémique commence sérieusement à enfler. Il est vrai que ces derniers mois, plusieurs exemples édifiants se sont succédé. Selon une étude réalisée par un cabinet de recherche, après avoir augmenté de 10% en 2002 et 15% en 2003, le salaire moyen des patrons américains a augmenté de 30% en 2004. Ce qui conduit au constat suivant : les rémunérations des dirigeants d'entreprises américaines représentaient en 2005 une moyenne 262 fois supérieure à celle des salariés moyens (et donc encore bien plus par rapport aux employés non-qualifiés.). En 1970, le multiple était de 40. Vous avez dit folie des grandeurs ?

Robert Nardelli, patron du groupe de distribution Home Depot, déclenche ainsi la révolte de ses actionnaires lorsque ceux-ci apprennent sa rémunération lors des cinq dernières années : 245 millions de dollars. Et les services rendus à l'entreprise le valent bien puisque l'action a perdu durant cette même période 12% de sa valeur.

Lee Raymond, connu comme étant le PDG de la multinationale Exxon Mobil, a fait la une de l'actualité à deux reprises. Il est le PDG dont l'entreprise a généré en 2005 le profit net annuel le plus considérable de toute l'histoire de l'humanité : accrochez vos ceintures .une. deux. trois. 36 milliards de dollars ! Il a également collecté à titre de salaire et de prime de retraite la modique somme de 170 millions de dollars. Heureusement, il existe des variantes, histoire d'éviter la routine. Ainsi, l'ancien président de Delta Airline touche-t-il une rente annuelle de 500.000 dollars par an jusqu'à la fin de ses jours. L'ancien PDG de General Electric se fait quant à lui payer, aux frais de son ex-société, son appartement à New York, dont le modeste loyer mensuel est de 50.000 dollars.

Loin d'être des exemples isolés, ces excès ont fait réagir la SEC, l'autorité américaine des marchés, qui a voté à l'unanimité un projet de réforme qui obligera les entreprises cotées à publier les rémunérations et les avantages dont bénéficient les patrons des multinationales. La réaction semble bien peu à la hauteur des indécences commises. Rien d'incompréhensible toutefois, surtout si l'on sait que la SEC est très sensible aux groupes de lobbying. À tel point que son ancien président, William Donaldson, trop virulent, avait été contraint à la démission en 2005.

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Bibliographie

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  • « Les goinfres » de P. Bonazza (Flammarion, 2007)
  • « Portrait de l'homme d'affaire en prédateur » de M. Villette / C. Vuillermot (la Découverte, 2005)
  • « Que les gros salaires baissent la tête ! » de J-L. Porquet (Michalon, 2005)

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